24 janvier 2007

Les Misères de l'Est

Photo par SwirlingThoughts - licence Creative Commons disponible sur Flickr

Dès le début du reportage télé on s'en rend compte : Jean-Louis connaît la vie. Il a déjà souffert, comme le prouve sa tête burinée, ravagée par la bière et par une coupe de cheveux bien dégagée au niveau des oreilles et un peu longue sur la nuque. Les femmes, surtout, ne l’ont pas épargné. "Les femmes, vous leur donnez un morceau de pain, elles veulent la baguette en entier."

Il faut bien se rendre à l’évidence, ce n’est plus chez nous que Jean-Louis tombera sur sa moitié, son petit trésor, son sucre d’orge, qui l’attendra à la maison en lavant son linge et en préparant le repas du soir, et aura moins de 40 ans, et sera mince, et blonde de préférence, et pas trop indépendante, et si possible plutôt féminine, quoi, vous voyez ce que je veux dire. Mais les femmes, c'est un peu comme les voitures, les modèles fiables du siècle dernier on ne les fabrique plus dans nos pays.

Par contre, là, depuis à peine un mois qu’il a versé ses 1400 euros à l’agence matrimoniale, il y a déjà une bonne douzaine de jeunes femmes répondant à ces critères qui l’attendent dans une petite ville de l’Est de l’Ukraine, en faisant la queue devant le magasin de tatouage pour se faire écrire « Jean-Louis forever » sur leur fesse gauche. Pas de doute, il est temps de partir pour Kiev.

En plus, il faut l’avouer, les communications téléphoniques et les courriers électroniques quand on ne connaît ni l’Anglais ni l’Ukrainien ne sont pas des plus faciles. Là, il devrait suffire de laisser parler le langage du corps. Sentir si le feeling va passer, quoi.

Un voyage en Ukraine, c’est un investissement. Alors autant mettre toutes les chances de son côté. Du coup, Jean-Louis s’est mis sur son 31 : une veste (sans aigle imprimé, ni franges), une ceinture (sans boucle ‘harley-davidson’), un jean noir un tout petit peu trop court mais, par bonheur, suffisant pour cacher le haut de ses chaussettes de tennis. Et puis, allez, soyons fou, des mocassins. Et des chaînes en or, pour montrer que c'est un bon occidental plein de pognon, un peu business man, un peu Johnny, une sorte de Beckham avec un petit bide, quoi. Jean-Louis porte sa gourmette, bien sûr, mais également une petite plaque comme celles des soldats américains et une grosse chaîne autour du cou, qu’il a choisi de mettre au-dessus de sa chemise. C’est vrai qu’il faudrait être bête pour les porter en dessous.

Jean-Louis s’est donc fait son look. Il est un peu tendu, même s’il joue la décontraction avec son sourire en coin et sa manie de passer une main dans ses cheveux. D’un autre côté, il faut comprendre Jean-Louis. D’autant plus que, quand on ne parle pas la langue d’une femme avec laquelle il va falloir savoir en quelques jours si on la demande en mariage ou pas, il vaut mieux aller directement à l’essentiel. Du coup, c’est à l’interprète d’arrondir les angles quand Jean-Louis veut demander à Tatiana si elle est plutôt du genre à rester dans le canapé avec des pantoufles ou plutôt du genre à accorder l’importance qu’elles méritent aux tâches ménagères.
Jean-Louis passera une semaine en Ukraine, verra une femme différente par soir et ne trouvera pas la femme de sa vie. C’est mieux comme ça d’un certain côté. Il ne sait pas trop comment ses copains le prendraient s’il ramenait une bombe de 25 ans à la maison. D’autant que, une fois dans l’Union européenne, le visa de touriste n’est valable que 3 mois, alors il faut vite se décider pour le mariage. Jean-Louis se demande s’il désire vraiment tout cela. Et puis, il n’a pas tout perdu, Kiev au mois de novembre ça valait quand même le coup. L’agence le console et lui propose de tenter à nouveau sa chance en Bulgarie. Le marché est un peu moins tendu. Comme c’est un bon client, il aura droit à une remise de 10 % et une heure de communication Internet offerte.
Voilà, c'était un reportage diffusé il y a quelque temps sur la RTBF, une bonne dose de misère sociale et sexuelle qui s'échange contre une bonne dose de misère économique. Enfin, "qui s'échange"... qui se monnaie surtout. J'espère que les protagonistes trouveront finalement leur bonheur, sauf l'équipe de l'agence matrimoniale, qui peut bien croupir au goulag en ce qui me concerne.

0 commentaires: